La plupart des universités et des grandes écoles affichent des
programmes de « sciences du management », parfois noyés dans l’univers
des sciences de gestion. Malgré cet affichage académique, qui pourrait
affirmer sérieusement que le management est une science ? Et si c’était
un art …
Dans un article récent de la
ParisTech Review, Michel Berry pose une question qui peut surprendre : « Et si le management était un art ? »
[1]
Tous ceux qui le connaissent ne s’en étonneront pas : ce chercheur
peu conformiste, scientifique bon teint, ancien élève de Polytechnique
et ingénieur général des mines, a nommé « Ecole de Paris » l’institution
qu’il a créée, référence explicite à la plus glorieuse cohorte
d’artistes que notre pays ait abritée, les Modigliani, Picasso, Matisse,
Derain, Soutine et beaucoup d’autres
[2].
Les problèmes sont universels, les solutions sont singulières
Michel
Berry dirige donc depuis plus de vingt ans l’Ecole de Paris du
management, qu’il a officiellement fondée en 1993 après avoir animé
pendant quatre ans un très actif séminaire « Vie des affaires ». Sa
conviction est que
« si les problèmes sont universels, les réponses sont singulières », affirmation partagée par Philippe d’Iribarne, qui a montré dans
La Logique de l’honneur[3]
à quel point le style de management pouvait varier dans des pays dont
les mœurs sont pourtant assez proches, comme les Etats-Unis, la France
et les Pays-Bas.
La science produit des savoirs ou des instruments
d’exploration et d’observation permettant d’en acquérir. Des
connaissances sont scientifiques si elles sont vérifiables et
reproductibles. Deux caractéristiques rares dans le domaine du
management, où règnent la complexité et l’incertitude, même si les
chercheurs et les praticiens s’efforcent de concevoir avec un maximum de
rigueur des outils et des instruments fiables et généralisables.
Considérer
le management comme un art est donc un point de vue utile, pour
plusieurs raisons. C’est d’abord une façon de reconnaître que toute
décision managériale est un acte unique, contingent ; chaque manager
règle les problèmes ou les conflits surgissant dans son organisation
autrement que ne l’aurait fait l’un de ses collègues placé dans une
situation comparable. Par ailleurs, l’art est indissociable de la
critique, qui peut irriter l’artiste, mais aussi le pousser à se
dépasser. L’entretien annuel d’évaluation ou le
retour d’expérience –
pratiqué systématiquement dans les industries à risque comme le
transport – peuvent être considérés comme des formes de critique
constructive ayant pour objectif de faire progresser les individus et
l’organisation.
Des pratiques que l'on apprend, mais qui ne s'enseignent pas
Regarder
le management comme un art fournit un éclairage particulièrement
pertinent à la façon d’apprendre à manager. Le meilleur des maîtres ne
peut pas faire d’un apprenti un grand peintre en lui expliquant son art
et en lui faisant lire des manuels. Dans les ateliers de la Renaissance,
il était courant que les apprentis connaissent les gestes de base du
métier avant l’âge de 15 ans ; dès leur plus tendre enfance ils avaient
appris à balayer l’atelier, à broyer les couleurs, à nettoyer les
pinceaux, à poncer longuement les panneaux de hêtre et de chêne et à
tendre les toiles ; enfin, un beau jour, le maître leur faisait peindre
un fond de tableau. La plupart d’entre eux faisaient une honorable
carrière d’artisans. Ceux qui sortaient du lot et devenaient de grands
artistes avaient en plus de leurs camarades (aussi habiles qu’eux) une
sensibilité particulière, un coup d’œil, une créativité et une capacité à
se mettre au service des meilleurs peintres du moment.
De la même
façon, les écoles ne forment pas des managers ; elles leur enseignent
les techniques de base, les principes et les règles, au mieux quelques
erreurs à éviter. Ensuite, chacun doit apprendre par lui-même, accumuler
de l’expérience et savoir en tirer des leçons. Et les qualités sont les
mêmes que celles du très grand peintre : le coup d’œil (regarder,
écouter, comprendre), la sensibilité (chez le manager, l’intuition et
l’empathie), l’indispensable créativité, pour trouver chaque jour des
solutions innovantes à des problèmes infiniment variés, et l’aptitude à
travailler en réseau, si possible avec des professionnels meilleurs que
soi.
Enfin chaque dirigeant, comme chaque artiste, a son style …
que le collaborateur peut apprécier ou non, tout comme l'amateur d'art
aime ou rejette celui du peintre. Ce qui rapproche encore le management
de l’art, et en accroît la difficulté
[4]!

Notes:
- (1) « Et si le management était un art ? », ParisTech Review, 26 novembre 2013.
- (2)
Clin d’œil : chaque année, la sobre couverture des Annales de l’École
de Paris est ornée d’une vignette reproduisant une œuvre d’art moderne.
Le volume XIX, qui vient de paraître, reproduit un paysage sicilien
peint par Nicolas de Staël en 1953.
- (3) La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales, Le Seuil, 1989
- (4)
Le psycho-sociologue américain Rensis Likert (1903-1981) distinguait
quatre grands types de management : autoritaire, paternaliste,
consultatif et participatif. Voir l’entrée « Style de management » du Management de A à Z - http://www.alternatives-economiques.fr/le-management-de-a-a-z_fr_pub_1261.html